Un lièvre au coeur du Sahara

Lièvre ibérique (photo :  Gerald and Buff Corsi © California Academy of Sciences).

Lièvre ibérique (photo : Gerald and Buff Corsi © California Academy of Sciences).

Selon les régions, on le nomme lièvre arabe, lièvre brun, lièvre ibérique. Les biologistes, eux, le dénomment Lepus capensis. Ils le distinguent de son cousin le lièvre d’Europe Lepus europaeus, à qui il ressemble très fort, mais en modèle réduit. : 40-54 cm seulement, alors que son congénère peut atteindre 60-70 cm et peser, en moyenne, près du double : 4-5 kg. S’agit-il de deux espèces différentes ou de deux sous-espèces ? La question n’est pas tranchée …

Il s’agit en tout cas de mammifères, de l’ordre des rongeurs. Dépourvues de canines, leurs mâchoires ne possèdent que des molaires et, séparées par un grand espace vide, des incisives. Celles-ci, taillées en biseau et à croissance (et à usure) continue, sont au nombre de deux par mâchoire.

Ainsi équipés, ces herbivores peuvent s’attaquer efficacement à la végétation … à condition d’en trouver et de l’exploiter au mieux. Dans un environnement aride, comme le Sahara, cela n’est pas toujours évident. La pluviosité y est très faible, la température très élevée (elle peut dépasser les 40 °C) … avec des coups de froids en janvier et février, l’évaporation moyenne beaucoup plus importante qu’en zone méditerranéenne, et le vent très violent… De plus, à la fin de l’été, il ne reste, pour notre lièvre, plus grand-chose à se mettre sous la dent : des buissons rabougris, des plantes grasses au contenu très salé, maigre pitance dont il sait, néanmoins, tirer le meilleur parti. Ainsi, n’en déplaise aux gourmets, l’habitude, qu’il partage avec le lapin, de « remanger » ses crottes, excellent moyen de récupérer certaines vitamines que les bactéries synthétisent dans leur caecum (une large poche entre l’intestin grêle et le gros intestin).

Et puis, cette autre adaptation, mise en évidence chez les lièvres en captivité : ils maintiennent leur masse corporelle en buvant une eau salée, quand le lièvre européen accuserait, lui, une sérieuse perte de poids … Le lièvre du désert peut ainsi consommer avec profit des plantes grasses au jus très salé. Sans compter qu’il se satisfait de moins de nourriture que son congénère européen et en digère mieux la matière sèche.

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Atriplex halimus, une Chénopodiacée bien adaptée au climat aride. Photo : Carsten Neuhaus (Wikicommons).

Peut-être serait-il même capable, à l’instar du lièvre sauteur d’Afrique du Sud,   d’exploiter les racines et tubercules, ressources non accessibles aux autres herbivores et que les plantes accumulent durant l’automne et l’hiver. Point qu’il conviendrait de vérifier afin de compléter le tableau de son adaptation à la vie dans le désert.

Mais, si pour repérer la présence de notre lièvre, et ainsi le cartographier, il « suffit » de trouver ses crottes, le voir en chair et en poils n’est pas aussi simple : ses longues oreilles, très mobiles, repèrent le moindre bruit … et dérangé, c’est dans la course – un enchaînement très rapide de bonds – qu’il cherche son salut. Les récentes cartes de répartition montrent qu’il s’agit du mammifère de taille moyenne le plus répandu dans le Sahara … même si, dans l’Erg oriental du désert, victime d’un braconnage intensif, il se fait rare. Dans les massifs montagneux du grand Sud, par contre, sa densité est par endroits fort élevée, favorisant par là même la survie de ses prédateurs : pour l’essentiel le caracal, un félin de taille moyenne, plus occasionnellement, l’aigle royal et l’aigle de Verreaux – deux rapaces diurnes – alors que le lièvre a des moeurs plutôt crépusculaires et nocturnes.

Si, durant les heures les plus chaudes de la journée, les autres rongeurs du désert, comme le lièvre sauteur d’Afrique du Sud, jouissent de la fraîcheur de leur terrier, le lièvre du Sahara se reposerait dans des dépressions à l’ombre d’un buisson. Mais là encore, ce point mériterait d’être mieux documenté.

Photo : David Bygott

Photo : David Bygott

Une chose pour sa part est bien attestée : le rôle de régulateur thermique joué par les oreilles … c’est vrai chez le lapin, où ces appendices sont tapissés d’un réseau de vaisseaux sanguins, dont la dilatation favorise la déperdition de chaleur. Et notre lièvre étant pourvu d’oreilles bien plus grandes encore, il y a fort à parier que le système n’en est que plus efficace !

Quant à sa vie sociale, elle se réduit à peu de chose : il vit seul, la plupart du temps. Peut-être l’apercevra-t-on en petits groupes au moment de la reproduction. Dans les régions où il se reproduit toute l’année, le nombre de jeunes par portée serait réduit. Les levrauts naissent les yeux ouverts et sont capables de déplacements peu de temps après leur naissance, ce qui n’est pas le cas des jeunes lapins. Beaucoup meurent avant l’âge de deux ans, victimes d’une maladie ou d’un prédateur.

Comme son mode de vie peut varier avec son habitat, il serait intéressant de l’étudier de plus près. On pourrait, dans ce but, équiper quelques individus d’un émetteur radio et, grâce à ce radiopistage, mieux connaître leur rythme d’activité, l’étendue du domaine qu’ils exploitent et ses éventuelles variations saisonnières. Avis aux amateurs …

Auteurs : Chantal Dengis et Maxime Metzmacher

Références :

– Chapman, J.A. & Flux, J.E.C. 1990. Rabbits, Hares and Pikas. Status Survey and Conservation Action Plan. IUCN/SSC Lagomorph Specialist Group.
– De Smet, K. 2012. La répartition des grands mammifères dans le désert algérien est très mal connue ! Nature Vivante, 10 : 2-9.
– Eckert, R., Randal, D., Burgrenn, W. & French, K. 1999. Physiologie animale: mécanismes et adaptations. De Boeck Supérieur.
– Gautier, E.F. 1928. Le Sahara. Payot, Paris.
– Hainard, R. 2003. Mammifères sauvages d’Europe. Delachaux et Niestlé. Lausanne-Paris.
– Kronfeld, N., A. Shkolnik. 1996. Adaptation to Life in the Desert in the Brown Hare (Lepus capensis). Journal of Mammalogy, 77/1: 171-178.

Une réflexion au sujet de « Un lièvre au coeur du Sahara »

  1. J’ai pris une photo du lièvre au Tassili N’ajjer, en Décembre 2010, vers 13h00.
    Le lièvre se terrait dans son antre situé sur un bloc de rocher. L’endroit était totalement isolé, dans la région de Tadrart.
    Il est resté sur place pendant que je le prenais en photo puis quand mes filles sont arrivées, il s’en est allé au loin

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